
CE QUI FAIT UN MONDE
La vie. Ma vie ? Une succession d’instantanés scintillants, en vrac. / … / Non, pas un continuum, certainement pas un continuum ! / … / Un éclair : moi. Hélas ! Nuit ! / … / Ma vie : la ressentir comme un ruban qui, majestueusement, se déroule, voilà précisément ce dont je ne suis pas capable. Pas moi ! (dire pourquoi.) La jeune fille comprenait ces mots d’Arno Schmidt. Ces instantanés (représentations) — il n’y avait pour elle pas d’autre solution — il fallait (volonté) les unir en un mouvement entraînant. Ce qu’il faut dire ici c’est que la jeune fille aimait danser.
Le monde. En se tournant d’un mouvement alerte la jeune fille voyait tout : les hautes montagnes aux blancheurs nivales et plus bas dans la plaine, encadré de feuillus, le serpent de la rivière – les truites remontaient le courant, elle les voyait bien, elle avait une très bonne vue – sinuant vers la mer si bleue et au fond les falaises de marbre ; au-dessus d’elle, les vols parallèles de l’avion de chasse et du faucon. Il pleuvait, elle souriait. Et tout en les voyant, tous ces objets elle les nommait. Le devisement du monde elle aimait ça. Et comme elle les nommait, tout ça faisait sens. Les oiseaux; elle connaissait moult noms d’oiseaux mais l’ornithologie, non — le mot même ne l’intéressait pas — hormis dans la phrase: L’esthétique est aussi utile aux artistes que l’ornithologie aux oiseaux. Et tout ça faisait sens. La jeune fille était convaincue que sens et signification n’avaient pas grand-chose à voir ensemble. Les avions de chasse, elle appréciait aussi. Ce faisant elle continuait de deviser le monde vivant, toujours en souriant.
La jeune fille aimait sourire.
La jeune fille et la mort. La mort ne l’intéressait pas, l’inquiétait parfois, parce que la jeune fille savait très bien que le problème avec la mort c’est que celle-ci habite en même temps que la vie. Alors il lui suffisait coûte que coûte et avec enthousiasme — elle avait adopté ces paroles de Murat: Chaque geste même inutile mêle au désir un affolement — de lier les instantanés en un mouvement un peu excitant de façon à éviter le discernement, à susciter l’enchantement. La jeune fille aimait chanter.
Yves Caro